Larche – Monêtier les Bains, un voyage à ski

A nos premières vacances, en rêvant aux prochaines…

Quelques chiffres : 11.000 m de dénivelé entre 1500m à Plampinet et les 3000m du Pic Laurianne, 185 km pour 36h de montée et 14h de descente (sans les pauses…), tout ça pour 220€.

C’est un raid à ski dans la lignée des grands raids qui marquent une vie de skieur. Ce sont 9 jours à jouer à saute mouton entre France et Piémont, dans des conditions hivernales rendues difficiles par le froid chaque jour à peine moins vif et une nivologie, ma foi, délicate.

Les analphabètes pourront avoir un aperçu du raid en images.

Qui sommes nous ?
Laurianne
est la première à avoir signé pour le raid. Si certains sont des faux débutants toute leur vie, ce n’est pas son cas et seul un sac à viande en coton affichant peu fièrement 380g au compteur révèleait une relative inexpérience de grande itinérance à ski. Ca se travaille 😉
Jeanne
, toujours à 200% et avec une forme de 20 sur 10 au compteur même à jeun, est aussi dans son élément sur les skis mais troque néanmoins des Diamirs contre des Low Tech le premier jour du raid. Future voisine !
Cyril
, l’homme des Hautes Alpes, fin connaisseur du milieu naturel, qui vient gratuitement avec nous à la condition qu’on déchausse dans son jardin. Validé ! Se déplace avec 30 litres pas pleins sur le dos et a toujours la pêche pour tracer…
Et Nicolas, instigateur de cette aventure, marchant dans les pas du formidable Nice-Briançon 2003. Remercie ses camarades d’épopée dans les Alpes du Sud, la météo de la fin du raid, et son GPS qui a tenu bon dans les moments critiques

J-2 – en direct de Météo France, jeudi 9 février 2012
Chaque jour les bulletins Nivo de l’ensemble des Alpes tombent vers 16h dans ma boîte mail. Les modèles météo sont compilés tous les soirs dans 27″ de LCD. Incertitude et solitude, la prévision pour le vendredi 10 février est franchement mauvaise sur l’Ubaye avec de grosses chutes de neige surtout sur la frontière et un important vent du Nord. Bref, risque 4, toutes les orientations sont les plus concernées. Ailleurs, ce n’est pas mieux…

J-1 – veillée d’armes
Les Voironnais cueillent la Fontainoise et tout le monde se retrouve chez Cyril du Monêt’ qui a mis les petits plats dans les grands pour nous accueillir. C’est l’occasion de faire connaissance et le courant passe dans l’équipe. Pour la première fois, la petite plaquette Anena permettant de connaître la pente dans laquelle on évolue est sortie et ce sera notre outil de travail quotidien : pour demain, seule une pente approche de la criticité des 28° chers à Sébastien Escande, elle n’est pas très longue et bien identifiée même si nous serons en Italie (et les cartes italiennes, je vous fais pas un dessin !). On ne se met pas la pression, lever 8h, départ 10h, objectif 12h à Larche, il n’y a ensuite que 800m de dénivelé.

Samedi 11 février, le grand départ
Larche 1670m – Col des Monges 2542m – Saretto 1530m – Campo Base 1640m ; D+ 1000m

Avant de sauter dans la voiture, Jeanne a le réflexe d’échanger ses Diamirs contre des Low Tech et un piolet de guignol contre un vrai piolet pas plus lourd. Merci Cyril !
Larche
est un peu tristoune sans le Pierrot Lombard mais nous ne nous attardons pas et après un rapide pique nique à l’abri du vent devant un immeuble c’est parti. Le gars du téléski est prévenu, la Laguna est ici pour au moins 10 jours et c’est normal ; il ne sursaute pas quand on lui dit qu’on traverse le col des Monges, c’est déjà ça !
Les naturalistes qui sommeillent en nous sont comblés dès le départ par l’accueil d’un gypaète barbu et d’une harde de chamois. Eux aussi, ils ont froid. Premier point carto, où est-on ? Là ? Ah bon ! Et la bergerie à gauche, elle est où sur la carte ? On doit être là alors ! Et on continue sur le col des Monges, toujours dans la tempête. Premier Vlouf, pente faible, le terrain est miné, on est prévenu. Petite pause au col le temps de dépeauter mais pas plus. Première décision, continuer ou renoncer. A la faveur d’une éclaircie on y va, premier point d’arrêt une probable cabane au bord d’un lac, pas indiquée sur la carte mais vue sur C2C. Cyril devant, Nico derrière, et les filles au milieu. Après l’éclaircie le brouillard, je repasse devant, on y voit rien, ça monte ou ça descend ? C’est par là, merci Garmin, je garde les piles au chaud. Nous voilà au bivacco. Continuer ou renoncer ? On ne se met pas la pression, on a tout pour passer la nuit là si nécessaire. A la faveur d’une éclaircie, on enquille la descente, bien tracée, nous sommes samedi et les locaux sont de sortie. Neige excellente jusqu’à un petit lac où on a droit à une première séance pénible de remontée en escalier (stairing pour les intimes) avant de redescendre sur Saretto. Le chasse neige a bien fait de ne pas gravillonner la route, il y a quelques kilomètres, le stop entre 18h et 19h faut pas trop y penser. Nous sommes accueillis à bras ouverts à Campo Base, pour un samedi soir nous sommes 4 clients, c’est disons plutôt calme. Ca va devenir une habitude !

Dimanche 12 février – Bellino ou Mary ?
Campo Base 1640m – Col Mary 2641m – Maljasset 1910m ; D+ 1000m

La météo est meilleure : beau pour la journée et se couvrant par le sud le soir. Bref, direction Sant’Anna par le col de Bellino. Le froid est vif et nous partons sous les flocons. Magnifiques paysages immaculés, la trace est dure à faire dans la neige profonde et nous nous relayons régulièrement même si certains ont plus leur part que d’autre . Vloufs réguliers dans des pentes plein Sud similaires à celles que nous devrons franchir plus haut, sous le col, sous le vent, d’inclinaisons critiques. Un canyon à franchir en fin d’étape qui nous intrigue, pas en bien. Seuls au monde. Espacement maximal entre chacun sur un coup de cul de 40m. Il fait beau et la Croce Provenzale veille sur nous. En haut de la pente, nous faisons un point d’équipe, il n’y a pas besoin de débattre très longtemps et nous nous déroutons sur le col Mary, direction Maljasset. Au col il y a autant de vent que la veille, 3 minutes plus tard, le masque sur le nez, nous entamons la descente dans le jour blanc avant de faire 15 minutes de pause bien méritée à la bergerie supérieure de Mary. Un coup de GPS plus tard pour confirmer l’option d’un petit passage clé, nous rejoignons les pistes de ski de fond et nous nous laissons glisser sur Maljasset.
18h. Bienvenue au refuge CAF ! Vous iriez pas au gîte de la Cure, il est ouvert ? Ben… On est adhérents au CAF… On est en hors sac, on va pas déranger, on a tout ce qu’il nous faut… Ah bon, OK, car là on partait dîner chez des amis… On peut juste passer un coup de fil à Campo Base pour les avertir de notre changement d’itinéraire, le mobile ne passe pas ? Le fixe non plus, on réussit pas à les joindre, on abandonne, le gardien part. Fin de soirée calme attablés devant la cheminée tandis que dans la cuisine, le téléphone du gardien sonne dans le vide…

Lundi 13 février – nous sommes les 4 français
Maljasset 1910m – cabane du Peyron – col de Longet passage 2730m – Chianale 1800m ; D+ 800m

Alors qu’on s’apprête à quitter Maljasset en laissant de la menue monnaie et les explications du calcul correspondant sur la table, la gardienne sort le bout de son nez. Après quelques corrections d’erreurs sur un torchon supposé servir de facture, nous nous acquittons de notre dû. Je prends renseignement sur l’itinéraire et la descente vers Chianale, mais le verdict tombe : elle ne connaît pas et n’a pas d’infos. Au moins c’est clair !
Peu après notre départ, nous voyons un hélicoptère italien tourner dans le vallon de Mary, puis il survole Maljasset et remonte le vallon du Longet. Nous a-t-il vu ? Les avis divergent, mais après coup il s’avère que nous étions recherchés par la sécurité civile italienne, Campo Base étant inquiet de ne pas nous voir arriver à Sant’Anna le dimanche soir (ils suivent leurs clients, eux, parce qu’à Maljasset ils ne nous ont même pas demandés qui on était…).
Le vallon de Longet est long, long, comme son nom l’indique. Une bonne pause avant le plat final permet de faire une petite soupe qui agrémente le casse-croûte et réchauffe les corps. La descente sur Chianale est délicate, pas tracée, c’est une habitude. Le début est OK jusqu’à un petit lac, séance stairing, puis un ensemble de pentes fractionnées avant d’arriver au passage clé de la journée, voire du raid : style 100m de dénivelé à descendre en traversée au dessus de petites barres rocheuses, plein Nord, à 30°. Espacement maximal, Cyril s’élance, ça tient, nous suivons chacun notre tour. Crainte injustifiée, appréhension légitime, ou imprudence caractérisée ? Nous n’avons heureusement pas le loisir de valider la dernière solution, toutes les pentes critiques ne dégénèrent pas en avalanches et c’est tant mieux pour les skieurs. Reste qu’un groupe de jeunes, rencontrés le soir, ont déclenché la veille une petite plaque sous l’autre col du Longet, celui de St Véran.
La descente s’enchaîne ensuite bien sur Chianale, où il nous faut désormais trouver un hébergement ; un panonceau « agriturismo » nous interpelle, nous le suivons. La patronne nous accueille à bras ouverts, elle nous attendait, enfin plutôt elle a une chambre de prête pour le lendemain qui sera parfaite pour nous. Et vous venez d’où ? Campo Base, Maljasset… Mais c’est vous les 4 français, seigneur Jésus, vous êtes vivants, tout le monde vous recherche, etc ; à peine le temps de prendre une douche et une bière, les Carabineri sont là pour entendre nos explications pendant que Laurianne fait une micro-sieste (effet bière ?!). On en profite pour rassurer les parents car nous étions bel et bien largement recherchés aussi en France, par le PGHM, les gendarmes, et visiblement c’est rapide pour avoir tous les numéros de tout le monde. Jeanne n’a pas de mobile, est-ce un crime de lèse-majesté de nos jours ?
Sacré personnage, la patronne ne résiste pas à une petite séance d’accordéon qui accompagne admirablement le dessert ! Nous n’avons été déçus nulle part par l’accueil de nos cousins Piémontais…

Mardi 14 février – dîner aux chandelles pour la St Valentin
Chianale 1800m – col Agnel 2744m – col Vieux passage 2850m – lacs Foréant et Egorgéou – l’Echalp passage 1720m – belvédère puis refuge du Viso 2460m ; D+ 1800m

Le temps est à no
uveau radieux, le ciel couleur bleu Briançon (c’est pas une légende, j’ai testé ça pendant 2 ans…). La séance carto de la veille au soir a tranché : pour aller au refuge du Viso, nous ne passerons pas par la Pointe Joanne avec des pentes raides à la fois Sud et Nord mais traverserons le col Agnel. A peine partis pour quelques kilomètres de route enneigée, une villageoise nous interpelle : « c’est vous les 4 français (…) ». Pour la première fois du séjour, nous faisons chemin commun sur quelques mètres avec deux randonneurs qui passent la semaine à Chianale. Les 4 jeunes de la veille ont joué fin, ils restent tranquillou un cran derrière nous pour profiter de la trace de Cyril.
Le Pic d’Asti a vraiment une bonne tête depuis ce versant italien, presque un profil de Cervin, alors que le Pain de Sucre ne ressemble pas à grand chose ; de belles traces en descendent, on serait presque tentés de faire un crochet mais il faut raison garder, la descente est encore longue par les lacs Foréant et Egorgéou. Il doit être 16h quand nous arrivons à l’Echalp, le bout de la route venant d’Abriès. C’est encor
e long pour monter au refuge du Viso, mais ça devrait le faire ; j’y suis d’ailleurs allé en août à l’occasion d’un tour express du Viso et on avait du mettre 1h ou 1h30 avec SebL.
Après une brève tentative en skating sur les pistes de fond en faux plat montant, tout le monde remet les peaux et c’est reparti pour un tour. Après la Roche Ecroulée, la trace est bonne, puis progressivement moins bonne jusqu’à disparaître un cran avant le Belvédère du Viso. Je reprend la tête, le Viso s’est éteint, le crépuscule est là ; on franchit un passage un peu plus raide en zigzaguant autour de zones déneigées, et là, les peaux de Jeanne commencent à se décoller. Quand rien ne va, rien ne va ! On l’attend, quand elle redémarre je redémarre toujours avec de bonnes distances de sécurité entre chacun, puis tout le monde se regroupe sur un replat : le scotch du kit bricolage est de sortie et trouve sa place dans la poche de Cyril à la fin du peloton après avoir enveloppé la peau récalcitrante. Il fait maintenant nuit noire, un de ces belles nuits dont on aime profiter mais aussi une de ces belles nuits où on aime pas être dehors à chercher son chemin. Je repars, et m…., une grosse soufflure à traverser ; je m’y colle sous le regard attentif de mes camarades, je continue à la frontale les yeux rivés sur la carte et le GPS. Les piles tiennent. La caravane s’étire, la frontale de Cyril ne marche pas quand il fait froid, c’est le black out by Black D. Nouveau regroupement après un der
nier petit coup de cul, avec Laurianne on mange un peu et on s’habille, pour la première fois du raid et de l’hiver j’enfile mon surpantalon Gore-Tex, des surgants Windstopper et la doudoune car le vent, sans être fort, est vif et les températures, sans être extrêmes, sont fraîches. On est quasi sortis, le panneau estival annonçant le refuge à 15 minutes est là, on va y arriver.
Il doit être 21h quand nous franchissons la porte du refuge du Viso, le soulagement est réel, emprunt d’émotion (hein Jeanne !). Avant d’avoir eu le temps de dire ouf, le fameux réchaud à alcool est allumé et ce sera du non stop jusqu’à minuit pour nous réhydrater et nous réchauffer dans cette ambiance figée à +0°C : nous enchaînons soupes, purée et tisanes ; une sacrée soirée aux chandelles commencée un peu tard mais qui restera dans les annales.

 

Mercredi 15 février – journée cool ?
Refuge du Viso 2460 m – col Sellière 2834 m – l’Echalp – La Monta – Ristolas puis Abriès 1540 m ; D+ 400m

Grasse matinée ce matin, pour que tout le monde puisse un peu récupérer de la journée de la veille. Le réveil, fixé à 8h, est enfoui sous l’oreiller à peine a-t-il commencé à sonner ; et puisque personne ne bouge, je ne bouge pas non plus, nous sommes définitivement mieux à nous reposer sous ce tas de couvertures croisées dans tous les sens pour limiter les ponts thermiques. L’atmosphère se déglace au petit déjeuner, nous déplaçons la table de quelques mètres pour être caressés par les premiers rayons du soleil, c’est si doux.
Et c’est reparti ! Direction le col Sellière, rapidement atteint, où nous ne nous attardons pas à cause d’un vent plutôt désagréable qui fait « chasse neige ». Un instant d’hésitation, le programme initial nous dicte de descendre sur le refuge Jervis puis de traverser le col d’Urine pour rejoindre le Roux d’Abriès, mais nous préférons jouer la simplicité et redescendons via le chemin emprunté la veille puis les pistes de ski de fond, cette fois ci idéalement nivelées en plat descendant. Pour une journée cool, nous arrivons quand même à Abriès passé 16h, après avoir croisé une hermine imprudente qui traverse la piste sous nos skis.
En venant d’où l’on vient, Abriès c’est New York. L’office du tourisme, avec un service 4 étoiles, nous dégotte 4 places dans mon gîte préféré. Le Petit Casino du coin nous voit passer, puis repasser pendant que Cyril poursuit l’aventure Agroturismo chez des producteurs locaux de fromage et de saucisse au choux. Bière, douche, lessive, un bon petit repas concocté par Laurianne et Jeanne, la soirée ne serait pas complète sans le traditionnel raccommodage des gants de Jeanne par Cyril.

Jeudi 16 février – premier 3000
Abriès 1540 m – Pic de Clauzis 2915 m – col de Rasis 2921 m – Pic Laurianne 3012 m – Rhuilles – Fontana del Thures 1700m
  ; D+ 1700m
Nous entamons la journée sous un ciel toujours éminemment bleu par le chemin de croix qui mène à la chapelle des sept douleurs, mais pour l’instant personne n’a mal au pied. Le coteau, plein sud, se laisse remonter tout d’abord par des langues de neige au milieu des chevreuils et chamois, puis dans de grandes et belles pentes blanches au dessus de la limite de la forêt. Notre itinéraire, judicieusement choisi, est supposé ne pas dépasser les fameux 28° et là, c’est le drame (un drame tout relatif, hein !) : une plaque à vent s’est décrochée il y a quelques jours dans une pente mesurée à 25° sur la carte et nous, nous avons plein de pentes similaires à traverser pour rejoindre le col de Rasis (en plus, ça fait Vlouf de partout). Nous adaptons l’itinéraire et c’est par l’esthétique crête du Pic Clausis que nous avions initialement écartée que nous rejoignons le col non sans avoir, pour la forme, sorti corde et piolet pour franchir un petit raidillon à la descente. Après le pique-nique agrémenté d’une petite bière, Jeanne est plus que jamais à 200% mais c’est Laurianne qui a l’honneur de fouler la première de ses skis un anonyme sommet de 3012m, désormais baptisé à son nom pour son premier 3000 sur les planches. Record largement battu depuis. Elle a eu chaud, les italiens ne gratifient le fameux Pic Laurianne que de 3002 m !
La descente a failli être longue comme un jour sans pain ; c’est presque sinistre avec de nombreux bâtiments militaires désaffectés, une gorge à traverser par un pont dont le tablier est percé et plusieurs fermes monumentales à moitié ruinées. Mais la douceur partagée de la neige et du soleil rougeoyant sur les hauteurs nous donnent du baume au coeur dans ce vallon des Thures. Une petite variante d’itinéraire, justifiée par l’absence de carte topographique, nous permet de visiter des hameaux bien vivants même si hors d’âge avant de rejoindre le gîte de la Fontana del Thures devant lequel Jeanne se rétame après un petit conflit avec une plaque de verglas (vous avez dit « sept douleurs » ??). L’accueil de nos hôtes est d’une discrétion à la hauteur du bâtiment qui nous héberge : rénové avec un goût certain.

Vendredi 17 février – retour vers le futur ?
Fontana del Thures 1700m – Rhuilles 1660m – col Chabaud 2213m – col de Bousson 2154m – col entre le Chenaillet et le Grand Charvia 2519m – Montgenèvre City 1850m. D+ 900m
Nous quittons à regret notre sympathique hébergement, et nous prenons sans regret la piste du bas qui va nous mener en quelques minutes à Rhuilles en skating (contre peut-être 1h la veille, par la piste du haut). Nous sommes effectivement bien proches de la civilisation comme en témoignent de nombreuses traces de ski dans les mélèzes, mais tout redevient normal à l’approche du col Chabaud : enfin seuls, de la neige vierge ! Une petite pause est l’occasion de faire un test de recherche ARVA, exercice que l’on souhaite ne jamais mettre en pratique : tout le monde y passe, moi compris, et ça se passe bien, après quelques rappels méthodologiques tout le monde est au top. Au col de Bousson, nous rencontrons des congénères Chartrousins, on ne peut vraiment pas sortir incognito ! La journée s’étire, les traversées se prolongent, le casse-croûte est moins somptueux que celui de la veille : on racle les fonds de sacs et je m’allège d’un petit kilo de fruits secs sucrés-salés qui commence à avoir fait pas mal de chemin. L’arrivée sur la station, au prix d’une montée plein sud, procure un bottage indigne des grands froids des jours précédents.
Et là c’est le grand bazar ! Après un instant d’hésitation et pour maintenir la cohésion avec l’autre partie du groupe qui souhaite faire la sieste, Jeanne et Cyril renoncent à monter au sommet du Grand Charvia, nous dépotons au Rocher de l’Aigle. La traversée de la piste d’alpin suscite des questions auprès d’une famille qui passe la semaine là à payer pour faire montée-descente toute la journée. Et vous faites quoi ? Ah bon vous soulevez le talon, c’est du ski de fond ? Et vous venez d’où ? Tout là bas ! Et vous allez où ? Tout là haut ! Comment ça vous ne savez pas où vous allez dormir ce soir ? C’est dangereux ? Après avoir répondu à toutes ces interrogations, nous nous séparons, chacun étant persuadé d’avoir vécu un moment ethnologique sans précédent ; sommes-nous précurseurs, attardés, ou tout simplement des acteurs et témoins d’une montagne intacte ? Reste que pour l’instant présent, nous ne crachons pas dans la soupe et apprécions grandement la descente sur la piste damée, adieu neige croûtée soufflée ou trafolée…
En venant d’où l’on vient, si Abriès c’est New York, Montgenèvre c’est Tokyo. L’office du tourisme est somptueux, tout autant que la plaquette que nous jette le jeune homme de l’accueil quand on lui demande un hébergement pas cher. Il nous fait des yeux à la Bip Bip le Coyote quand on lui demande le bulletin neige et avalanche, on laisse tomber, de toutes façons Cyril a dû être repéré par les services de Guy Hermitte avec son autocollant Mountain Wilderness. La preuve c’est qu’un agent des services techniques feignant d’être bourré nous accompagne jusqu’à proximité du centre de vacances où nous passons la nuit.
Après un instant d’hésitation, la petite troupe où personne n’a la télé renonce à une séance d’Intouchables pour une soirée en 4 actes : douche, lessive, courses et souper affalés sur les lits, non sans avoir neutralisé le détecteur de fumée : bien à l’aise dans cette petite chambre, on aurait été mal à l’aise que le gérant débarque dans notre bazar avec la soupe qui mijote sur la table de chevet…

Samedi 18 février – une journée à temps partiel !
Montgenèvre 1850m – col des Trois Frères Mineurs 2586m – chalets des Acles 1870m – Plampinet 1482m – Névache 1600m – La Basse Sausse – Bergerie du Chardonnet 2219m. D+ 1500m


Laurianne se réveille avec un tibia en vrac et un bon mal au pied, fruit des trop nombreuses portions de plat que nous subissons depuis le début du raid pour éviter les zones les plus raides de l’itinéraire initial et d’une déshydratation chronique. Ce sera pour elle une journée à temps partiel, elle nous rejoindra à Névache en bus+stop pour le repas du midi. Avec Cyril et Jeanne carte en main, nous remontons le grand vallon qui mène au col des Trois Frères Mineurs, relevant la topographie du secteur qui nous avait posé des questionnements non résolus à l’étude de la carte la veille au soir. Le Mont Charberton, qui nous surplombe, attise les convoitises de la mairie pour que le domaine skiable local dépasse la fatidique barre des 3000m. Plus haut que Serre Che, donc plus de touristes, donc plus de constructions, donc plus de fric, donc plus de pouvoir, et le tour est joué ! Les défenseurs de la nature veillent pour faire valoir le droit à une montagne sauvage, les enjeux sont importants dans un camp comme dans l’autre. La descente du col est un peu chaotique jusqu’à l’entrée dans la forêt, puis tout s’illumine : mélèzes + versant nord = poudre ! Promis, Laurianne n’en saura rien. Cyril s’échine à faire de la photo et Jeanne s’évertue à ne pas faire le virage là où c’était prévu ; je rattrape le coup. Le hameau des Acles est superbe. Plampinet aussi, point bas du raid, que nous atteignons skis aux pieds grâce au damage de la piste forestière.

Longue transition jusqu’à Névache, c’est un petit calvaire à ski de rando, nous avons chaud, ce serait mieux avec des skis de fond ; nous retrouvons Laurianne, après avoir perdu Cyril qui cherche Laurianne et en profite pour faire 3 fois le tour de Ville Haute. C’est l’occasion d’un bon repas en plein air, assis sur le muret de la mairie, et nous dégustons le saucisson trop sec (!) bradé à 1€ à la supérette hors de prix de Montgenèvre.
La montée vers la Haute Vallée de la Clarée à l’heure où tout le monde descend est synonyme de grande foule dans ce Grand Site : nous croisons 300 personnes selon les syndicats, 20 selon la police. Nous en profitons pour faire une halte rafraîchissante chez Marie et Jéjé, mais ce samedi de chassé-croisé touristique n’est pas le meilleur jour pour passer les saluer. On reviendra ! Les lueurs du soleil couchant nous cueillent sur le plat devant la bergerie du Chardonnet, alors que nous ramassons quelques branches de mélèzes pour allumer le poêle.


Soirée tranquille, feu, fumée, réchaud, eau, soupe, purée, couvertures et surtout le final d’un mois d’émois, 152g d’aventures trash mais pas trop qui ont accompagné à voix haute les soirées de notre voyage à ski et dont nombre de passages me rappellent des heureux souvenirs d’un séjour au Népal. Bientôt 10 ans !

Dimanche 19 février – le jardin du Monêtier
Bergerie du Chardonnet 2219m – col et Pic du Raisin 2817m – crête du Grand Vallon – les Conchiers chez Cyril du Monêtier les Bains 1540 m. D+ 600m
Une dernière journée cool pour clore le raid ! Laurianne ne serre pas trop ses chaussures mais serre les dents. Cyril est ici dans son jardin, je suis de repos et c’est donc Jeanne et Laurianne qui ont la lourde charge du porte-carte, nous conduisant rapidement au col du Raisin. Une pente sud transfo nous incite à gagner quelques mètres de plus, sur la bosse de droite en montant (la pointe du Demi, Cyril fait pas les choses à moitié quand il souffle les noms des sommets au type de l’IGN), et la vue sur les Ecrins y est encore plus saisissante : des projets de belles courses se dessinent ! Jeanne, dite « petits virages » et Cyril, dit « grandes courbes » sont l’objet de deux larges séries de photos pendant qu’un groupe, en pause au col, déclare à haute voix que les pentes que nous sommes en train de descendre sont dangereuses. Entre appréciation, ressenti et vérité, la nivologie a encore de beaux jours devant elle ! Une dernière pause au soleil, et nous sommes dans le jardin de Cyril sans même un déchaussage !
Il doit faire 3 ou 4°C dans la maison, alors nous prenons le thé en terrasse. Le retour à la réalité s’impose. Soit on fait fissa, et on passe avant les bouchons des retours de stations, soit on prend un peu plus notre temps et on rentre après le gros des touristes. Cette seconde possibilité est inévitable, sas indispensable avant la ré-immersion dans la réalité du quotidien. Douche, crêpes, détente, Jeanne finit l’après-midi dans le canapé au coin du poêle, le livre d’Olivier Soudieux Everest to Zanskar sur les genoux : de futures aventures en perspective dans les vallées secrètes d’une terre lointaine…

 

Epilogue
Plus qu’un simple raid, c’est un voyage à ski, 9 jours de huis clos et de partage. Si le plaisir de la descente n’a pas toujours été là, c’est je crois des instants de bonheurs simples que nous avons touchés du doigt. On repart, c’est quand vous voulez !
Nicolas, La Murette, 16 avril 2012

Technique : notre itinéraire GPS

(image statique du parcours : )